Le roi est nu, ou pas, et en même temps…

Bon, les gauchistes qui ne veulent pas voter pour JLM sont des cons, c’est entendu.

Ils tapent contre leur camp, ils passent à côté d’une occasion historique, on a compris.

Ils ergotent sur des détails, qui seront réglés par la suite grâce à la pression populaire, c’est évident.

Il ne tient qu’aux insoumis de porter la vague JLM et le pousser à passer des mesures révolutionnaires, on est d’accord.

Sauf que non, pas entendu, pas compris, pas évident, pas d’accord.

Déjà, on peut être de gauche et voter ses convictions, ou voter Arthaud, Hamon, JLM, Poutou ou s’abstenir. Le vote utile tant honni jadis reste contestable dans une élection à deux tours. Qu’est-ce que tu ferais si les sondages et RadioLondres n’existaient pas ?

Ensuite, on peut être de gauche et préférer, dans l’absolu, qu’un candidat de gauche, en l’occurrence JLM, l’emporte sur ses concurrents qui sont pires à bien des égards.

Mais…

On peut aussi être de gauche et déplorer non pas quelques mesures ou quelques détails, mais des pans entiers du programme de JLM, et s’inquiéter de l’idéologie ou de la mentalité qui les sous-tend, voire la rejeter.

Volet « souverainiste » pour rester poli :
Universalisme de la France, néo-colonialisme de l’économie de la mer, taxation différentielle qui te rend prisonnier de ta nationalité, même si tu es Français par accident (comme tous les Français) mais que tu as fait ta vie ailleurs (ça peut arriver même aux pauvres, crois-moi), ambiguïtés vis-à-vis des migrants et de l’islamophobie rampante, ou encore aveuglement par anti-américanisme primaire (et c’est un franco-américain anti-américain primaire qui te le dit).

Volet économique, critiquable au moins à deux niveaux :
1/ Rouge ou brune ou rose à pois verts, la croissance, c’est la croissance. C’est un truc qu’on ne peut plus se permettre si on veut continuer à respirer. Tout vert qu’il soit, le programme de JLM reste prisonnier de ce vieux paradigme mortifère.
2/ Sans être Macronien, si t’as déjà bossé dans une PME ou une grosse boîte, ce n’est pas crétin de penser que si tu te contentes de foutre des bâtons dans les roues de l’économie de marché, tu vas juste rendre la vie plus chiante pour tout le monde. Faut assumer de mettre le capitalisme et la finance hors d’état de nuire ou capituler. Entre les deux, c’est limite contre-productif (comme l’ont abondamment prouvé les sociaux-démocrates depuis des décennies).

On me rétorquera qu’on s’en fout, élisons JLM et la vague populaire le poussera à aller jusqu’au bout de la logique révolutionnaire de sa victoire.

D’abord, je crois que si JLM demandait au peuple de s’introduire un pic à glace dans l’orbite gauche tous les matins au petit-déjeuner, certains insoumis le feraient comme un seul con. En d’autres termes, je ne crois pas un instant que sa base se désolidariserait si JLM succombait au syndrome Mitterrand ou Hollande et revenait sur ses promesses.

Ensuite, je pense que si JLM était élu, on aurait au contraire un syndrome Hollande en pire : une anesthésie totale des mouvements sociaux. Mais bon, j’avoue que là, on est dans la croyance, toi comme moi, et comme je ne suis pas croyant, et c’est là où je veux en venir, tout argument de fond basé sur la foi est instantanément disqualifié à mes yeux, aussi sympathique soit-il.

Enfin, un dernier point, plus personnel celui-là : on peut être dⒶdⒶnarchisant et vraiment regretter que l’on veuille encore en passer par un homme providentiel, aussi bien intentionné, déterminé à résister aux sirènes du pouvoir et brillant soit-il. Surtout quand cet homme manifeste des tendances fortement autoritaires. On peut aussi penser que le vote est la dernière chose qui empêche de voir que le roi est nu, et que si on veut que les choses changent, il faudra bien un jour ou l’autre se décider à les changer nous-mêmes, au lieu de souffrir inutilement tout en se vautrant autant que possible dans les délices de la société de consommation entre deux élections en attendant l’arrivée d’un papa-messie de gauche qui s’occuperait de tout.

Sans compter que tout est une question de focale.

Le vainqueur de cette élection ne représentera tout au plus que 20 % du corps électoral, alors un peu de modestie serait le bienvenu (et moi, l’idée que les 20 % quels qu’ils soient imposent leur programme aux 80 %, ça me met plus que mal à l’aise).

Une augmentation du SMIC ne vaut rien si tu meurs asphyxié pendant ton cancer du glyphosate (SMIC que tu auras de toutes les façons sans doute perdu puisque la finance et les capitalistes ne vont pas obtempérer et t’auront viré, pour l’exemple et par vengeance, puisqu’on ne les aura pas mis hors d’état de nuire).

Pendant qu’on s’étripe en pleine hystérie électorale, les nuisibles continuent à nuire, en étant moins emmerdés que d’habitude.

Et je pense que tous nos beaux raisonnements, toutes nos adhésions ou répulsions ne sont que l’expression de nos névroses, des rationalisations. C’est bien pour ça qu’on ne parvient que très rarement à faire bouger les convictions d’autrui. Certains veulent (inconsciemment) un papa, d’autres veulent (symboliquement) le tuer, etc. C’est pour ça que je ne juge pas ta valeur en tant qu’être humain à l’aune de tes opinions politiques et encore moins de ton vote ou non-vote (mais à celle de ton humanité, je me comprends). Et c’est utile de garder ce point à l’esprit pour ne pas démoniser ceux qui pensent de traviole à nos yeux.

À ce titre, je n’essaie pas de te convaincre de ne pas voter pour JLM, ou de t’abstenir comme je vais le faire, ou d’œuvrer pour la destitution du pouvoir ou la reformation des Beatles.

J’essaie juste de te dire qu’on peut être de gauche et faire d’autres choix que le tien, y compris des choix « irrationnels », de bonne foi, et que ce serait sympa si la trollenchonsphère et même les mélenchonsexuels qui ne s’assument pas comme tels pouvaient faire preuve d’un peu plus de délicatesse vis-à-vis de ceux qui n’ont pas leur ferveur ou leur foi.

Donc vazy, abstiens-toi, vote pour qui tu veux, vote pour JLM avec enthousiasme ou exigence, mais par pitié, arrête de taper sur ceux qui en conscience ne voteront pas ou ne voteront pas pour lui, puisque tu prétends qu’ils font bien partie de ton camp. Ce serait faire preuve de la tolérance qui paraît-il est un marqueur de la gauche.

Merci.

20. April 2017 by sknob
Destination: Un peu de recul (TINA) | 6 comments

Comments (6)

  1. Mais que diable viennent faire les Beatles dans ce billet. Ça confine à la névrose !

  2. J’adore !

    Hmmm, my comment seems a bit spammy. We’re not real big on spam around here.

  3. J’ajoute pour faire sérieux, et prolonger un peu votre propos, que s’il est encore un peu tôt pour se faire une idée de l’avenir promis à cette ligue plébiscitaire qui compte actuellement plusieurs centaines de milliers de “membres”, on peut néanmoins avancer quelques hypothèses raisonnables :

    - En cas de bon score de Mélenchon, sans groupe homogène à l’ assemblée nationale, voire sans groupe du tout, le débat sur la pérennisation de la FI, sous quelle forme, pour quoi faire, etc. s’imposera de tout son poids à une partie des inorganisés des “groupes d’appui” et des forces organisées qui la soutiennent; tout ceci se soldera par des convulsions et l’explosion de certaines d’entre elles.

    - En cas de bon score de Mélenchon + groupe homogène à l’assemblée nationale, les choses se polariseront immédiatement sur l’activité parlementaire de ce groupe, uniquement là-dessus, ce qui rendra fort compliquée ou conflictuelle l’apparition de “formes politiques nouvelles”.

    - En cas de grand chelem (victoire de Mélenchon à la présidentielle + groupe à l’assemblée nationale) la FI deviendrait ce qu’elle est déjà : le parti-toutou-du-Président

  4. Haha, non, ma fille :)

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