Junkies

Lors d’un passage furtif sur Twitter l’autre jour, j’ai été interpellé par cette excellente question à laquelle j’ai voulu tenter de répondre :

Peut-être parce qu’on ne peut pas abattre le capitalisme sans que ça fasse mal, et donc que ça passe mal. Parce qu’il faut bien reconnaître qu’on est TOUS des junkies (plus ou moins bien approvisionnés), et que si on bute notre dealer, on va TOUS se taper une sérieuse et douloureuse crise de manque.

Où sont fabriquées mes cordes de guitare (à 12 € le jeu de cordes) que je dois changer régulièrement ? Avec quelles matières premières et quels dérivés du pétrole ? Dans quelles conditions ces matières ont-elles été extraites ? À quel coût environnemental ? Par quels esclaves ? Combien de milliers de kilomètres ont-elles parcourus avant d’arriver dans mon magasin de musique (situé à 40 km de chez moi) ?

Remplace mes cordes par ton coulis de tomates, ton surimi (ou ton homard), tes sacs-poubelle, tes baskets, ton stylo, ton shampoing, ta tente de camping ou ton siège d’avion, ton tél, ta télé, ou ton T-shirt, peu importe. Ou recense la quantité de trucs en plastique ou dérivés du pétrole que tu as chez toi (ou dans ton organisme) et dont tu aurais du mal à te passer ou que tu aurais du mal à fabriquer toi-même (et qu’une société moins suicidaire n’aurait peut-être jamais songé à fabriquer) ?

Ou rends-toi dans un centre commercial, et demande-toi ce qui resterait dans les rayons s’ils n’étaient pas achalandés par supertanker.

On est TOUS camés au capitalocène je te dis, et ceux qui ont été laissés à la porte de la salle de shoot veulent y entrer, ce qui est bien compréhensible, puisqu’on leur propose nul autre salut !

Oui, mais ce sont les 10 % les plus riches qui émettent 50 % du CO2 !

Hélas, ces 10 %, c’est nous.

Certes, les riches les plus riches ont une plus grosse (empreinte carbone) que la tienne, mais s’ils ont accaparé une part ahurissante des richesses, ils ne sont pas si nombreux, et si les Français consomment collectivement 2,8 planètes par an, c’est bien parce que c’est le mode de vie du gras de la courbe en cloche qui cloche.

Le capitalisme nous a habitués à vivre ou à vouloir vivre très au-dessus de nos moyens (mesurés en planètes).

Edit : calcule ta propre consommation de planètes !

Ce qui ne veut pas dire qu’il faut renoncer à sortir les plus miséreux de la misère ni les plus riches de la richesse hein, bien au contraire !

Oui, mais 100 entreprises sont responsables de plus de 70 % des gaz à effet de serre !

Et comme de par hasard, ce sont nos dealers, et c’est donc nous qui les enrichissons, avec entrain ou à contrecœur, car on veut tous notre prochain fix. Next question.

Oui, mais les énergies renouvelables, la captation du carbone, on trouvera bien un truc, non ?

Arrête. Même la poudre de perlimpinpin n’est pas capable de remplacer le pétrole, qui est par ailleurs nécessaire pour fabriquer et transporter les éoliennes et autres panneaux solaires, et quand bien même, ce n’est pas parce qu’on remplacerait une came de merde par une came plus pure qu’on ne serait plus des junkies.

C’était quoi la question déjà ?

Ah oui, les partis de gauche (on n’attend rien d’intelligent de la part des autres) proposent en gros de socialiser la fabrication de la came et d’en filer à tout le monde, en particulier à ceux qui en étaient très injustement privés. Très bien, sauf qu’une meilleure répartition du caviar sur le Titanic ne sauvera pas le vivant. On aura juste remplacé le capitalocène par le collectivismocène. Les rhinocéros blancs et les orangs-outans, sans parler des insectes et des piafs qui n’ont pas encore disparu de nos contrées encore quelque peu tempérées, apprécieront.

Tout discours de gauche qui prétend que l’on peut sortir du capitalisme sans se sevrer de la came que nous consommons ou aspirons à consommer au quotidien n’est donc pas crédible une seconde.

Tout discours de gauche qui prétend qu’on pourra tous vivre comme des porcs (mesuré en planètes) est donc un discours de droite.

Tout discours de gauche qui se prétend « compatible avec l’humain et la nature » ne peut donc pas faire l’économie (joke) de penser et proposer un après-capitalocène en rupture radicale avec nos modes de vie actuels, que cet après soit précipité par l’effondrement de la société thermo-industrielle prophétisé par les collapsologues, ou qu’il soit précipité délibérément par nos soins, ce qui impliquerait de casser et faire le deuil d’une grande partie de nos joujoux et gris-gris les plus chéris (dont potentiellement les cordes de guitare).

Une telle gauche regarderait la réalité scientifique en face, aurait digéré les pilules amères que nous a léguées « le progrès », arrêterait de penser avec un cerveau de capitaliste et proposerait un projet de société post-capitalocène désirable, y compris pour les laissés pour compte d’aujourd’hui, basé sur ses propres valeurs fondamentales putatives : en vrac le partage, l’être plutôt que l’avoir, la créativité plutôt que la productivité, l’entraide plutôt que la compétition, la liberté plutôt que l’esclavage, l’indolence plutôt que le travail, la fraternité avec l’ensemble du vivant, etc., etc., etc.

Et si elle parvenait ainsi à se sortir les doigts du cul de ses contradictions, à assumer ses opinions qui ne sont unpopular que parce qu’elle a cessé de les porter et de les promouvoir avec fierté et aplomb, peut-être qu’on commencerait à nouveau à la calculer, ce qui augmenterait peut-être les chances que notre sevrage se fasse plus en douceur, et que l’apocalypse qui se dessine soit moins apocalyptique que prévu.

30. July 2019 by sknob
Destination: Un peu de recul (TINA) | Leave a comment

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